Myanmar

Chaque petite victoire compte

Wai Phyo Myint

Yangon, Myanmar

« Nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir »

Je m’appelle Wai Phyo Myint, j’ai 33 ans et je suis manager au Centre pour les Entreprises Responsables du Myanmar (Myanmar Center for Responsible Business.)

En ce moment, il y a beaucoup de discussions, même avec les hommes, sur ce qu’il se passe pour les femmes, concernant leur rôle et leur place dans le leadership. Il y a aussi des débats qui émergent, même au sein des couples, à propos de la condition des femmes et de la discrimination basée sur le genre au Myanmar, et tout le monde a un avis sur la question. Toutefois, en ce qui concerne la discrimination, le rôle des femmes dans le leadership etc. nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir.

« J’ai connu ça tout au long de ma carrière »

Mon travail, c’est de nouer le dialogue avec le gouvernement ainsi que le parlement, je fais ça depuis 3 ou 4 ans maintenant. Et quand bien même aujourd’hui nous avons un gouvernement dirigé par Aung San Suu Kyi, qui est une femme, ça ne veut pas nécessairement dire que les choses ont changé. Par exemple, il y a deux semaines, j’ai eu une réunion avec un Général du gouvernement et nous étions 4 à le rencontrer. J’étais la seule femme et j’étais la plus jeune, je représentais mon organisation et le sujet de la réunion était un thème sur lequel nous avons beaucoup travaillé, donc je savais bien de quoi je parlais. En gros, j’étais le leader du groupe. Les autres étaient deux hommes étrangers et un homme birman plus âgé. J’étais donc celle qui était censée mener la conversation, mais ce qui s’est passé c’est que le Général ne m’a même pas salué, il a salué les 3 autres, mais pas moi. Mais ce n’était pas la première fois que ça m’arrivait, ce n’est pas du tout une situation exceptionnelle, j’ai connu ça tout au long de ma carrière.

De même, le mois dernier, nous avons mené une campagne pour lutter contre la loi de diffamation criminalisée, parce que de nombreux journalistes ou activistes des droits de l’homme ont été arrêtés par le biais de cette loi qui criminalise l’expression en ligne, donc on essaye de plaider pour la supprimer. On a travaillé sur ça pendant des mois, on a rencontré des gens du gouvernement, des parlementaires, etc. La plupart de nos rendez-vous sont avec des hommes plus âgés, ce sont tous des hommes qui ont plus de 50 ou 60 ans. Et même si j’ai bien étudié le sujet, j’ai des revendications claires, je suis capable de parler en profondeur de ce problème, j’apporte réellement quelque chose de significatif à la conversation, la manière dont ils me traitent, simplement parce que je suis une femme et que je suis plus jeune, ce n’est clairement pas comme leur égale. Ils m’appellent toujours « Thamee », ce qui veut dire « fille » en birman. Même si je m’adresse à eux de manière appropriée, si je demande le rendez-vous de manière formelle, ils vont dire des choses du type « continue à travailler, nous apprécions vraiment tes efforts, avec ça tu vas gagner en maturité et tu finiras par comprendre l’ensemble du contexte », donc  c’est toujours condescendant… Ils ne me prennent pas au sérieux.

« Les femmes (…) n’ont pas de dispositif de soutien à la maison »

De plus, les choses se compliquent quand les femmes commencent à avoir des enfants. De nombreuses femmes doivent démissionner et soudain, à la maison, les règles changent. Avant, elles ont pu subvenir aux besoins de leur foyer et avoir un statut égal à celui de leur mari mais soudainement, elles deviennent mères et toutes les règles changent, leur statut change, le respect change et même la manière dont elles sont traitées par leur mari change. J’ai une fille qui a presque 2 ans, donc si on avait eu cette discussion il y a 2 ou 3 ans, il y a surement des choses que je n’aurais pas remarqué mais maintenant, j’ai commencé à faire attention à tout ça.

Les femmes qui sont en âge de faire des enfants doivent prendre des postes qui sont un peu plus flexibles. Les femmes sont peu susceptibles de prendre des postes qui sont un peu plus difficiles parce qu’elles n’ont pas de dispositif de soutien à la maison. Il n’y a pas de soutien de la part du gouvernement non plus, par exemple, il n’y a pas de système de garde d’enfant venant du gouvernement donc il faut tout faire soi-même. Donc qui s’occupe des enfants ? Qui s’occupe de la maison ? Dans la plupart des foyers birmans, ce sont les femmes qui s’occupent de tout, ça commence à changer mais dans la plupart des maisons, ce sont les femmes qui cuisinent, qui nettoient, les hommes ne s’occupent pas vraiment de ça, ils ne font pas cet effort, pas du tout. Par exemple, mon mari cuisine à la maison et parfois je prends des photos de lui pour les mettre sur Facebook, et les amis de mon mari font des blagues insultantes à son sujet, et même mes amies femmes  disent des choses du genre « si c’est lui qui cuisine alors qu’est-ce que tu fais toi? » Si c’était moi qui cuisinais sur les photos, je doute que l’on poserait ces questions à mon mari. Ici nous avons encore beaucoup de chemin à faire pour que les choses changent.

« Quand les femmes ont un enfant, il y a un recul net dans leur carrière »

En gros dans l’organisation pour laquelle je travaille, on promeut les pratiques responsables dans les entreprises, donc on vérifie avec les entreprises si elles suivent les règles du gouvernement, notamment si elles mettent en place un congé maternité. Mais parfois les lois locales ne sont pas suffisantes. Nous avons une loi qui force les entreprises à mettre en place un congé maternité de 2 mois et demi. Mais le gros problème au Myanmar c’est que de nombreuses femmes travaillent dans le secteur informel, donc les lois ne s’appliquent pas. L’autre problème c’est que beaucoup travaillent à la journée, comme sur les chantiers de construction par exemple, donc elles ne sont pas non plus couvertes par cette loi. Donc du point de vue légal, il y a encore des choses à faire pour s’assurer que les femmes puissent bénéficier d’un congé maternité payé. Il y a aussi des entreprises qui ne veulent pas fournir de congé maternité alors ils n’emploient plus de femme du tout ! Surtout avec les petites entreprises locales, beaucoup licencient les femmes quand elles tombent enceintes, ils trouvent une excuse et ils les licencient !

Il y a un congé paternité au Myanmar, de 2 semaines, mais la plupart des hommes ne le prennent pas. Je n’ai jamais entendu parler d’un homme qui avait pris son congé paternité ! Même mon mari, j’ai dû le forcer à le prendre, et il n’a pris qu’une semaine. Les hommes sont très réticents à prendre ce congé. Quand les femmes ont un enfant, il y a un recul net dans leur carrière. De nombreuses femmes quittent leur travail exigeant quand elles atteignent l’âge de faire des enfants, et elles commencent à prendre des emplois plus flexibles, donc bien sûr, les hommes prennent l’avantage parce que le monde du travail est compétitif.

« Je n’ai jamais entendu Aung San Suu Kyi parler d’égalité pour les femmes »

Je n’ai jamais entendu Aung San Suu Kyi parler d’égalité pour les femmes. C’est honteux. Avant, j’étais une grande supportrice d’Aung San Suu Kyi mais je deviens de plus en plus critique. J’ai remarqué qu’elle ne parle jamais des thèmes liés aux femmes. Parfois elle parle de l’égalité entre les genres quand elle parle dans des forums internationaux en dehors du pays, et c’est plus en termes généraux, mais dans le pays, elle n’en parle jamais.

À part elle, les femmes n’ont pas accès aux positions élevées dans le gouvernement. Parmi tous les cabinets, les ministres, les vice-ministres etc. c’est la seule femme. Dans le gouvernement précédent, il y avait 2-3 femmes, mais plus maintenant. Le nombre de femmes au gouvernement baisse. Au parlement, le nombre de femmes a légèrement augmenté, on est aujourd’hui à 13,7% je crois, on n’a même pas atteint les 20%. Pourtant les parlementaires disaient qu’ils voulaient atteindre au moins 30% de femmes.

Dans le gouvernement précédent, il y avait quelques femmes ministres mais ces ministères étaient liés à des problématiques sociales. Il y avait même une femme qui était auparavant gouverneure adjointe de la banque centrale, et qui avait fait toute sa carrière dans le domaine de la finance, elle a été nommée Ministre de l’éducation ! Qu’est-ce que ça avait à voir avec sa précédente carrière ?! Et aujourd’hui on n’a même plus de femmes ministres. Personnellement je critique fortement Aung San Suu Kyi pour ça. Elle n’a jamais parlé d’égalité pour les femmes birmanes. Et quand on y regarde de près, dans son équipe les seules femmes sont des assistantes. Donc oui, on a une femme Cheffe d’Etat mais je remets vraiment en question sa volonté de soutenir les femmes birmanes. Elle n’est pas ce genre de leader. Elle a été une telle icône, mais maintenant les gens sont de plus en plus sceptiques. C’est très décevant.

« Avoir une femme à la tête du pays ne veut pas dire que ça fera une différence dans la vie du reste des femmes. »

À chaque fois qu’on essaie de mettre le sujet de l’égalité entre les femmes et les hommes sur la table, les gens répondent: « Aung San Suu Kyi, c’est une femme et c’est la cheffe d’Etat donc on y est, on n’a même pas besoin d’en discuter ! » Donc ça rend les choses encore plus difficiles pour nous, ça ne nous aide pas du tout.

On parle du fait que le pays est dans un processus de transition, de la dictature à un gouvernement démocratique, ça ne veut pas dire qu’automatiquement nos voix sont entendues ou que l’on sera réellement représenté. Les femmes restent un groupe marginalisé au Myanmar, quand bien même notre Cheffe d’Etat est une femme. C’est un phénomène que l’on a déjà vu dans la région, en Indonésie par exemple, ils ont eu une femme à la tête de leur pays, aux Philippines aussi, et quand vous regardez de près, ces femmes, elles ne sortent pas de nulle part. Ce sont toujours les filles de quelqu’un, ou les femmes ou les sœurs de quelqu’un. Elles arrivent à cette position à travers leurs connexions. Elles gagnent le respect à travers leurs relations, et pas à travers leur travail. C’est comme ça qu’elles gagnent le respect de la population et son soutien. Avoir une femme à la tête de l’Etat dans ce pays ne veut pas dire que ça fera une différence dans la vie du reste des femmes.

« Ces petites choses s’accumulent »

Nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir. Nous devons changer les mentalités. Par exemple, dans la plupart des foyers au Myanmar il y a un séchoir à linge, et vous mettez les vêtements des hommes sur la barre la plus haute et ceux des femmes tout en bas. Pour ceux qui ont une machine à laver, la plupart des gens ne mélangent pas les vêtements des hommes avec ceux des femmes. Et je sais que tout ça ce sont des petites choses, mais ces petites choses s’accumulent. Et maintenant j’ai une fille, donc je dois argumenter avec ma famille, mes collègues, et littéralement tout le monde, à chaque fois que quelqu’un fait une remarque discriminatoire envers les filles ou les femmes. Chaque jour je me bats contre quelqu’un pour lui expliquer « ce n’est pas bien ce que tu dis ». Je ne veux pas que ma fille gâche son enfance en étant entourée de ce genre de stéréotype.

J’ai des amis, ils soutiennent le féminisme, ils parlent de l’égalité entre les hommes et les femmes mais quand vous regardez dans leur foyer, quand vous visitez leur maison, c’est encore la femme qui fait la majorité des tâches domestiques. Parfois je leur en parle, je leur dis « tu parles de soutenir l’égalité et je l’apprécie, mais tu dois aussi prendre des mesures concrètes. » Il ne s’agit pas uniquement de parler, il faut aussi changer son comportement. J’aime que les gens commencent à en parler mais les choses doivent aussi changer en pratique et pas seulement en théorie. Mais pour ça on ne voit pas encore beaucoup de changement.

Mon engagement pour les femmes a commencé avant que j’ai ma fille. Avant, je travaillais en tant que journaliste. Il y avait des hommes et des femmes journalistes, c’était au début des années 2000, et déjà j’entendais dire « ce n’est pas une carrière appropriée pour une femme », et ça c’était tout le temps. Mais j’ai la chance d’avoir des parents qui me soutiennent beaucoup. À l’école on se battait tous pour avoir les meilleures notes, et quand je perdais, mes professeurs disaient à mes parents que ce n’était pas grave parce que j’avais perdu contre un garçon et que les garçons étaient génétiquement supérieurs aux filles ! Mais mes parents se sont battus pour moi, ils ont dit aux professeurs que je n’étais pas génétiquement inférieure. Et ça ce n’était pas juste un professeur, ils étaient nombreux à tenir ce genre de discours. La plupart disaient que les hommes étaient plus intelligents que les femmes. C’était le comportement général.

« Parfois tu es trop fatiguée pour te battre. Mais tu dois toujours continuer à te battre, même pour les choses qui te paraissent les plus insignifiantes »

Quand je suis tombée enceinte, j’étais très active, j’ai continué à travailler littéralement jusqu’à la dernière minute! Et tout le monde me disait « tu es tellement active alors que tu es enceinte ! C’est sûrement un garçon ! » Alors je corrigeais tout le monde et je leur disais: « non, je porte une fille ! » Donc tu entends tous ces stéréotypes avant même que ton bébé ne soit né ! Et quand tu entends ça tous les jours, parfois tu es trop fatiguée pour te battre. Mais tu dois toujours continuer à te battre, même pour les choses qui te paraissent les plus insignifiantent.

Je me souviens quand j’étais enceinte on avait été faire une échographie pour connaitre le sexe du bébé et la docteure a demandé à mon mari « c’est votre premier ? » et mon mari a répondu « oui », alors la docteure, qui était une femme, a dit, « oh je suis vraiment désolée mais c’est une fille ». J’étais en colère, je lui ai dit « vous ne devriez pas être désolée vous devriez être fière, moi je le suis ». C’est pour ça que je dis, tous les jours, il faut toujours se battre. Parfois les gens me disent que je suis super sensible, mais je ne peux pas ne rien dire et ne rien faire quand j’entends les gens dire des choses pareilles.

J’ai dit à tout le monde autour de moi, ma famille, mes collègues, tout le monde, je ne tolèrerais absolument jamais un quelconque terme discriminatoire à l’encontre de ma fille ! Même si je dois me battre contre les dieux ! Je me battrais contre la religion s’il le faut ! Parce que quand on regarde les véritables enseignements du Bouddhisme, ils ne disent jamais que les femmes sont inférieures, Buddha ne dit rien de tout ça mais quand même, dans les croyances birmanes, les femmes ne pourront jamais être réincarnées en Buddha simplement parce que ce sont des femmes. Donc moi je leur dis « montrez-moi le texte qui dit ça ! » et bien sûr ils ne peuvent pas parce qu’il n’existe pas. Ils disent des choses du type « continue de faire de ton mieux, tu peux faire tout ce que tu veux, sauf faire l’expérience de l’illumination ». Les femmes sont toujours vues comme inférieures, même dans la religion, comme si elles avaient un pouvoir spirituel moindre.

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