Inde

Briser le cercle vicieux

Usha,

Udaipur, Rajasthan, Inde

« Quand j’étais petite fille, peu de parents voulaient que leur fille aille à l’école »

Quand j’étais enfant, je voyais déjà la différence de traitement entre les filles et les garçons. Aujourd’hui, beaucoup de gens veulent que leur fille fasse des études. Quand j’étais petite fille, peu de gens voulaient que leur fille aille à l’école. Personnellement, j’ai toujours voulu étudier. Enfant, je lisais beaucoup d’histoires de femmes qui m’inspiraient, et qui m’ont fait me poser beaucoup de questions.

En plus, je voyais bien le genre de vie que ma mère et mes tantes avaient, de même que toutes les femmes que je voyais autour de moi. Aucune d’entre elles ne savait lire, elles s’étaient toutes mariées jeunes et faisaient face à beaucoup de violence domestique de la part de leurs beaux-parents et de leur mari. Elles ne se révoltaient pas parce qu’elles n’avaient aucune indépendance économique. Ce n’était jamais elles qui prenaient les décisions. Elles n’avaient aucune opportunité.

J’ai vu beaucoup de femmes dans cette situation. Donc, très jeune, je savais déjà que je ne voulais pas de cette vie-là.

«  Mes parents sont restés ensemble parce que ce n’est pas facile de divorcer en Inde »

Mon père, ce n’était pas le genre d’homme traditionnel comme on en voit beaucoup en Inde, ce n’était pas un homme féodal, un patriarche. Il me laissait aller à l’école comme mon frère, et même en pantalon, même si à l’époque, il n’y avait aucune fille en pantalon à l’école !

Je me souviens que quand j’étais enfant, il y avait ce programme pour les enfants à la radio que j’adorais, et j’avais dit à mon père que je voulais être dans le programme. Plus tard, il nous a pris mon frère et moi sur son vélo jusqu’à la station de radio pour qu’on puisse être dans l’émission ! C’était le genre d’homme qu’il était. Mais ensuite, il s’est mis à boire, et tout a changé.

La violence de envers les femmes est quelque chose de très commun en Inde. Les maris sont très violents. Je l’ai vu avec ma mère. J’avais beaucoup de respect pour mon père. Il est décédé récemment. C’était un très bon père, et c’était un homme bien. Mais, c’était un alcoolique, et quand il buvait, mes parents se disputaient, et parfois il frappait ma mère. Parfois j’y assistais. J’étais en troisième quand ma mère a décidé qu’elle en avait assez. Elle nous a pris mes frères, ma sœur et moi, elle nous a emmené sur les rails du train et on a attendu que le train passe pour nous tuer. On est resté toute la nuit. Mais ensuite elle a pensé que si elle, avait fait sa vie, nous, nous n’avions pas encore eu la chance de vivre la nôtre. Donc elle a changé d’avis. Le lendemain, nous sommes tous rentrés à la maison. Mes parents sont restés ensemble parce que ce n’est pas facile de divorcer en Inde. Ma mère ne savait peut-être pas lire, mais elle était quand même indépendance et elle avait beaucoup de dignité. Elle faisait tout un tas de petits travaux pour ramener un peu d’argent à la maison.

Des années plus tard, moi, mes frères et ma sœur, on a fait face à notre père. Il nous a écoutés. Après ça, je faisais office de médiatrice entre mes parents.

« J’avais 15 ans et ma famille a arrangé mes fiançailles. Ils voulaient que je me marie dans les deux mois, ils avaient tout arrangé »

J’ai pu aller à l’école facilement jusqu’en CM2, ensuite, mes grands-parents voulaient que j’arrête. Ils pensaient que la primaire, c’était suffisant. Moi et ma mère on s’est battues et j’ai fini par réussir à aller jusqu’en 4ème. Ensuite, il a fallu que je me batte encore plus, et j’ai réussi à aller jusqu’en seconde. C’était de plus en plus difficile de convaincre ma famille de me laisser continuer, parce que dans ma communauté, les filles se marient tôt, dès 13 ans. Quand j’ai terminé la seconde, j’avais 15 ans et ma famille a arrangé mes fiançailles. Ils voulaient que je me marie dans les deux mois, ils avaient tout arrangé.

Je n’en revenais pas, c’était la plus grande surprise de toute ma vie. Je me suis battue contre cette décision, j’ai pleuré, je leur ai dit que je ne voulais pas de ce mariage, mais ils n’ont pas pris la peine de m’écouter.

Dans les villages, c’est difficile de contester ce genre de décision. Peut-être que dans les villes c’est plus facile, mais pas là d’où je viens. De plus, je suis l’aînée, et comme j’ai continué à refuser, ma mère m’a dit que si je n’obéissais pas et que je rompais les fiançailles, personne ne voudrait plus épouser mes frères et ma sœur. C’est dans notre culture, et c’est un vrai problème.

Un de mes frères, qui a presque mon âge, a soutenu ma décision. Il a dit que si personne ne voulait les épouser alors tant pis.

Ce qui m’a permis de réussir, c’est le soutien de mes frères et sœurs. Ça m’a donné de la force. Mais aussi, je suis une personne très audacieuse. Quand je n’aime pas quelque chose, je le dis clairement. Donc, grâce au soutien de mes frères et de ma sœur, à mon audace et à mon analyse de la violence de genre en Inde, j’ai eu assez de force pour changer les choses.

« Je voulais briser le cercle vicieux »

J’ai vu beaucoup de violence dans la vie de ma mère, et dans la vie des femmes que l’on voyait autour de nous. Cette violence m’a motivé à changer les choses. Si j’avais accepté les choses telles qu’on me les présentait, j’aurais été inclue dans le même cercle vicieux de violence moi aussi. Et ensuite ç’aurait été au tour de ma sœur, et puis des autres femmes après elle. Je voulais briser ce cercle vicieux.

J’ai commencé à parler avec de nombreuses femmes dont je voyais qu’elles étaient victimes de violence domestique. Je voyais des femmes qui travaillaient en tant que domestiques, battues par les familles chez qui elles travaillaient, puis battues par leur mari. Je voyais en plus qu’elles amenaient leurs jeunes filles travailler avec elles. Je pensais que ça ne s’arrêterait jamais. Donc je leur ai demandé si à la place, je ne pouvais pas les accueillir chez moi. Nous allions toutes sur la terrasse sur le toit de ma maison, et nous étudiions ensemble, pour qu’elles n’aient plus à aller travailler avec leur mère. À l’époque j’avais 16 ans.

Je voulais mener cette bataille, changer les choses, mais pas juste pour moi. J’ai recommencé le lycée et j’ai fini par obtenir mon bac. Pendant tout ce temps, les mêmes disputes à propos de mon mariage éclataient à la maison.

« La vie d’une femme, c’est une course d’obstacles sans fin »

Ensuite, je suis allée à l’université. Pour subvenir à mes besoins je jonglais entre trois boulots. Je passais le plus clair de mon temps en dehors de la maison, parce que quand j’y étais, on se disputait encore à cause des fiançailles rompues. Le problème c’est qu’en Inde, quand une fille refuse un mariage, les gens font des commérages et disent que c’est parce qu’elle a une aventure avec un autre garçon. Et c’est ce que les gens disaient sur moi ! Mais si je n’étais jamais là, c’est parce que je travaillais tout le temps ! Certains m’ont même suivi pour voir ce que je faisais ! J’évitais aussi de soigner mon apparence, parce que je pensais que si un garçon me remarquait, si je lui plaisais, et que quelqu’un s’en rendait compte, alors ce serait encore plus de problèmes pour moi. Je suis une personne haute en couleur et très vivante, mais à l’époque je ne pouvais pas l’être. C’était trop dangereux.

Je ne pense pas que j’étais différente ou spéciale comparé aux autres filles. J’ai simplement essayé, et j’ai réussi. Beaucoup de filles essaient et échouent.

Aujourd’hui ma mère est fière de moi, même si c’est toujours un peu difficile de me voir si audacieuse. Ça a pris énormément de temps, mais ma famille a fini par accepter que je prenne un autre chemin qu’eux.

Dans la vie d’une femme, à chaque fois que l’on surmonte un obstacle, on en voit un deuxième arriver, puis un troisième, etc. La vie d’une femme, c’est une course d’obstacles sans fin.

Je ne me suis jamais mariée. Et ils m’en parlent encore, et j’ai 40 ans ! Je suis une exception en Inde. Je ressens de la pression à ce sujet, de la part de ma famille mais aussi de la part de la société. Mais quand quelqu’un me demande pourquoi je ne suis toujours pas mariée je réponds simplement : « je suis heureuse, je vole de mes propres ailes. »

Toutes ces femmes, elles ont fait de moi Usha

Ma sœur est mariée, un de mes frères est marié, et on est en train de chercher une fiancée pour mon plus jeune frère. Mais c’est difficile de trouver quelqu’un pour eux à cause de ce que j’ai fait. Ma mère et ma famille m’en veulent pour ça. C’était beaucoup plus difficile pour eux de trouver quelqu’un qui accepte de les épouser parce que j’avais rompu mes fiançailles.

Résister, tenir tête, c’est difficile, parce qu’il y a beaucoup d’implications, c’est pour ça aussi que beaucoup ne le font pas. Mais c’est mon combat. Je fais face à de nombreux obstacles, mais j’ai réussi à changer les choses, pas seulement pour moi, mais pour de nombreuses femmes dans ma famille. Aujourd’hui il n’y a plus de mariage précoce dans ma famille. Parce que j’ai tenu bon.

J’ai réussi à faire cette transformation et je pense que je peux aider les autres. J’ai eu une vision, un rêve, et j’ai réussi à faire changer les choses. Et j’étais toute seule. Aujourd’hui je suis très engagée auprès des femmes et des filles. À cause de mon histoire. Et des histoires des femmes de ma famille, ma mère, mes tantes, mes voisines, etc. Toutes ces femmes, elles ont fait de moi Usha.

« J’ai créé ma propre association »

Puis, les années ont passé. J’ai travaillé pour plusieurs organisations, mais aucune d’entre elles ne travaillaient avec des jeunes filles. Donc j’ai créé ma propre association.

Nous travaillons principalement avec des communautés marginalisées, dans plusieurs villages du Rajasthan. Récemment, on a ouvert une ligne téléphonique d’urgence ainsi qu’un centre pour les filles et les femmes à Udaipur. Nous menons des programmes de sensibilisation à la violence entre les genres dans les écoles. On informe les filles de l’aide dont elles peuvent bénéficier. Mais on vise aussi les garçons et les hommes. Parce que si vous voulez changer l’état d’esprit d’une communauté, si vous voulez une société basée sur l’égalité, alors il faut avoir une approche holistique et impliquer les garçons dans le processus.

On promeut aussi les sports d’extérieur. Jouer dehors, c’est un truc de garçons. Mais maintenant les filles aussi peuvent sortir en public, autrement on dirait qu’elles se cachent tout le temps. Quand les filles sortent jouer, elles n’ont plus peur, elles ont confiance en elles. Mais convaincre les parents de laisser sortir leurs filles est un vrai problème. Certaines filles veulent venir, mais leur famille ne les autorise pas.

« Les garçons ne sont pas des survivants comme les femmes, ce sont les auteurs »

Nous travaillons aussi avec les garçons. C’est très difficile, parce que les filles et les femmes, ce sont des survivantes, donc elles écoutent facilement. Mais les garçons ne sont pas des survivants comme les femmes, ce sont les auteurs, donc c’est difficile de les faire participer. Et c’est une chose qu’ils ne veulent pas admettre. Mais on ne blâme personne. On blâme la socialisation, la société. Les garçons et les hommes ne font que reproduire ce qu’ils ont appris de leur communauté. On les aide à changer d’état d’esprit. Ensuite, quand ils ont compris, leurs choix leur appartiennent. S’ils veulent que leur vie soit paisible, heureuse et sans aucune forme de violence, alors ils enseigneront à leur enfant une nouvelle manière de faire et seront des modèles pour eux.

Notre but, c’est une société libre de toute violence. Nous travaillons pour l’émancipation des filles, pour leur éducation, contre le mariage des enfants, et pour la promotion du sport pour toutes et tous. On essaie aussi de créer des groupes de filles et des groupes de garçons pour les mobiliser davantage et leur donner un sens de la communauté.

« On leur explique que s’ils les frappent, c’est parce qu’ils ont le pouvoir »

On mène aussi des ateliers avec des hommes au sujet de la non-violence. Ils disent des choses du genre « je la frappe parce qu’elle ne m’écoute pas », alors on répond « ah bon, alors elle te frappe elle aussi quand tu ne l’écoutes pas ? ». On leur explique que s’ils les frappent, c’est parce qu’ils ont le pouvoir, et qu’elles n’en ont aucun. Parce que si elle te gifle, alors tu la mettras dehors. Et alors tout ce qu’elle peut faire c’est de retourner chez ses parents, mais ils ne l’accepteront pas parce dans la société indienne, une femme mariée ne doit pas retourner chez ses parents, donc ils la mettront dehors eux aussi ! Alors elle retournera auprès de toi, parce qu’elle n’a aucun système de soutien. C’est pour ça qu’elle t’écoute. C’est pour ça qu’elle dort à côté de toi. Il n’y a aucune autre raison ! Elle ne t’apprécie pas, elle ne t’aime pas, c’est simplement qu’elle n’a pas le choix ! Si elle pouvait, elle s’en irait. Donc parfois, les discussions sont très dures ! On les secoue un peu. C’est comme de mettre du fer dans le feu, tu le laisses chauffer, et petit à petit, il devient suffisamment souple pour que tu puisses le déformer !

Mon souhait, c’est qu’un jour, toutes les filles et les femmes puissent voler de leurs propres ailes, vers là où elles le souhaitent. Je souhaite que personne ne leur coupe les ailes ni ne se mette en travers de leur chemin.

 

L’association créée par Usha s’appelle Vikalp Sansthan. Elle se focalise sur la fin de la violence basée sur le genre et travaille à créer une société non violente et plus juste. L’équipe travaille sur l’émancipation des femmes et la fin des mariage précoces. Nous vous encourageons à découvrir cette association et à vous renseigner sur les moyens de les soutenir en visitant leur site internet

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